Ce qu'il faut retenir :

  • Chez Shopify, les contenus générés par IA et transmis à un collègue sans avoir été lus sont surnommés « slop grenades », des « grenades de bouillie » que les salariés se lancent entre eux.
  • Pour Tobi Lütke, la paresse au travail ne se traduit plus par un manque de production mais par un excès de production non vérifiée.
  • Sur les plateformes de freelancing, la demande pour corriger des contenus IA progresse fortement : +87 % d'annonces sur Freelancer.com, +70 % de missions sur Upwork en un an.
  • Pour les équipes contenu et marketing, le temps de relecture fait partie intégrante du coût réel d'un premier jet rédigé par IA.

Une nouvelle forme de travail bâclé

Tobi Lütke s'est exprimé sur le sujet dans le podcast The Knowledge Project, dans un épisode diffusé le 15 septembre. L'animateur, Shane Parrish, lui a demandé si l'IA avait rendu certaines choses pires au sein de Shopify. Sa réponse, vers la 16e minute de l'épisode, est sans détour : selon lui, le travail paresseux ne se manifeste plus aujourd'hui par un manque de production. Le problème se trouve plutôt du côté de la surproduction.

Grâce à l'IA, un employé peut générer énormément de contenu en très peu de temps. Mais si personne ne relit ce contenu avant de le transmettre, la charge de vérification glisse simplement vers la personne qui le reçoit. D'où l'expression utilisée en interne : « slop grenades », que les salariés se lancent les uns aux autres. Pour rappel,le terme « slop » désigne les contenus générés par IA de faible qualité, produits en masse.

Deux exemples très parlants

Pour illustrer le phénomène, le CEO de Shopify donne deux cas concrets.

  • Le premier concerne le code. Un employé demande une modification à un agent IA, valide la pull request (la proposition de modification de code soumise à la revue) sans vraiment la lire, puis laisse ses collègues effectuer le travail de relecture à sa place.
  • Le second touche la communication écrite. Quelqu'un utilise un modèle de langage pour transformer une idée en un long e-mail. Le destinataire, de son côté, passe ce même e-mail dans un autre modèle dans le but de le résumer. En finalité, deux IA ont travaillé pour aboutir à peu près au message de départ, et personne n'y a vraiment gagné.

Sur ce point, le conseil de Lütke conseille d’utiliser le modèle pour raccourcir un propos, pas pour l'allonger. Il rappelle également un principe de base : une machine ne peut pas assumer la responsabilité d'un travail, seuls les humains le peuvent.

Chez Shopify, l'IA est une obligation depuis 2025

Ces déclarations prennent une dimension particulière quand on connaît la politique de Shopify en matière d'IA. En avril 2025, Tobi Lütke avait publié un mémo interne affirmant que le recours à l'IA devenait une attente de base dans l'entreprise.

Ce mémo prévoyait alors plusieurs mesures concrètes :

  • L'usage de l'IA serait pris en compte dans les évaluations entre pairs et les évaluations de performance ;
  • Les équipes souhaitant recruter devraient d'abord démontrer pourquoi l'IA ne pouvait pas faire le travail.

En octobre 2025, un ingénieur de Shopify indiquait que l'entreprise avait atteint une adoption universelle des éditeurs de code assistés par IA, avec des milliers de licences Cursor et un accès illimité aux meilleurs modèles pour chaque équipe.

Dans le podcast, Lütke a aussi présenté River, un agent IA intégré aux canaux Slack de l'entreprise et capable d'ouvrir des pull requests. Selon son estimation, jusqu'à environ la moitié des pull requests de Shopify sont désormais créées à partir de conversations dans la messagerie interne, là où River intervient. Une large partie de l'entretien a par ailleurs été consacrée à sa propre utilisation de l'IA, notamment une équipe d'agents qu'il consulte pour débattre des deux côtés d'une décision difficile.

Le constat sur les « slop grenades » vient d'un dirigeant qui a poussé l'adoption de l'IA plus loin que la plupart de ses pairs. Autrement dit, il ne s’agit pas d’une remise en cause de l'outil à proprement parler, mais bien la façon dont certains l'utilisent.

La correction des contenus IA devient un marché à part entière

Ce que Lütke décrit en interne se retrouve aussi à l'extérieur des entreprises, sous forme de prestations payantes. D'après des données internes de plateformes de freelancing publiées par le Guardian le 2 septembre, la demande pour des profils capables de corriger des productions IA progresse nettement :

  • Freelancer.com : les annonces associées à des termes comme « correct AI » ou « AI hallucination » ont augmenté de 87 % entre août 2025 et juin 2026, pour atteindre 10 760 annonces dans le monde ;
  • Upwork : les missions de remédiation de contenus IA ont bondi de 70 % sur un an ;
  • Fiverr : les recherches pour des services de « AI cleanup » ont été multipliées par plus de 20 entre 2023 et 2026.

La différence avec la situation décrite par Lütke tient surtout à qui sort le chéquier. Chez un freelance, la correction fait l'objet d'une facture. En interne, elle se paie en temps de travail d'un collègue. Un coût bien réel mais beaucoup moins transparent.

Le « workslop » : un phénomène déjà mesuré

Le sujet avait déjà été documenté côté salariés. En septembre 2025, BetterUp, une entreprise de coaching professionnel, a mené une enquête avec le Stanford Social Media Lab auprès de plus de 1 000 employés de bureau américains à temps plein.

L'enquête s'intéressait au « workslop », défini comme un travail généré par IA qui a l'air soigné mais ne fait pas réellement avancer la tâche. Environ quatre répondants sur dix déclaraient en avoir reçu au cours du mois précédent. En moyenne, chaque cas nécessitait près de deux heures pour être traité. Précision importante : ces chiffres reposent sur des données déclaratives.

Des changements majeurs pour les équipes marketing

Shopify revendique une adoption universelle des outils d'IA pour le code, et c'est pourtant son CEO qui désigne les productions non relues comme ce que l'IA a rendu pire. En lui-même, un taux d'adoption élevé ne dit rien sur la question clé : le temps de travail a-t-il vraiment été économisé, ou simplement déplacé ?

Pour les équipes qui utilisent l'IA pour produire des « premiers jets » (articles, fiches produits, newsletters, e-mails), la leçon est directe. Le temps que passent les éditeurs et relecteurs à vérifier ces brouillons doit être intégré au calcul du coût réel. Un texte généré en trente secondes mais qui demande une heure de vérification des faits, de reformulation et de coupes n'a pas le même intérêt qu'un texte relu dès sa production par la personne qui l'a commandé à l'IA.

Il manque d'ailleurs une donnée pour trancher : ni le mémo de 2025, ni le post d'octobre 2025 sur l'adoption de l'IA chez Shopify ne chiffrent le temps que les salariés consacrent à relire les productions IA de leurs collègues.

Les freelances interrogés par le Guardian ne sont pas d'accord sur l'avenir de ce travail de correction. Une rédactrice estime qu'une grande partie de ces missions devrait disparaître d'ici cinq à dix ans, à mesure que les modèles s'amélioreront. Une designer, de son côté, pense que l'IA égalera son travail de création de logos d'ici quelques années.