Les plateformes numériques ont longtemps été la principale source d'audience pour les médias en ligne. Mais les données publiées début 2026 par le Reuters Institute for the Study of Journalism révèlent un changement de paradigme : le trafic provenant de Google vers les sites d'éditeurs a diminué de 33 % à l'échelle mondiale entre novembre 2024 et novembre 2025. Cette chute spectaculaire s'explique principalement par l'arrivée des résumés générés par l'intelligence artificielle directement dans les résultats de recherche.
Ce qu'il faut retenir :
- Le trafic Google vers les sites d'éditeurs a chuté de 33 % en un an à l'échelle mondiale, avec une baisse encore plus marquée de 38 % aux États-Unis.
- Les responsables médias anticipent une diminution moyenne de 43 % du trafic search sur les trois prochaines années, certains craignant une perte allant jusqu'à 75 %.
- Google Discover, le fil d'actualités mobile de Google, affiche également un recul de 21 % des referrals à l'échelle mondiale.
- Face à ces défis, les éditeurs privilégient désormais YouTube et misent sur les enquêtes originales plutôt que sur le contenu utilitaire.
Un déclin en chute libre
Les chiffres publiés dans le rapport Journalism and Technology Trends and Predictions 2026 s'appuient sur les données de Chartbeat, qui analyse le trafic de plus de 2 500 sites d'éditeurs à travers le monde. La tendance baissière n'est pas nouvelle, mais elle s'est considérablement accélérée. Depuis mai 2023, les referrals depuis la recherche Google ont reculé de 21 % globalement, tandis que l'ensemble des sources de trafic externes a diminué de 24 %.
La situation est particulièrement préoccupante aux États-Unis, où les referrals depuis la recherche organique Google ont plongé de 38 % en un an. Google Discover, le flux de contenu personnalisé présent dans l'application mobile de Google et intégré au système d'exploitation Android, n'est pas épargné avec une baisse de 29 % sur le marché américain.

Les contenus utilitaires particulièrement touchés
Le rapport établit un lien direct entre ces baisses de trafic et le déploiement des résumés générés par l'IA de Google, les fameux AI Overviews, qui apparaissent en tête des résultats de recherche depuis 2024. Les éditeurs spécialisés dans les contenus lifestyle ou utilitaires sont les plus impactés : météo, programmes TV, horoscopes... autant de contenus que l'IA peut désormais synthétiser directement sans que l'utilisateur n'ait besoin de cliquer sur un site externe.
Des perspectives inquiétantes pour l'avenir
L'enquête menée auprès de 280 dirigeants de médias issus de 51 pays en novembre et décembre révèle un pessimisme grandissant. Ces responsables prévoient en moyenne une baisse de 43 % de leur trafic search au cours des trois prochaines années. Environ un cinquième des personnes interrogées anticipe même une perte dépassant 75 % de leur trafic actuel.
Face à cette perspective, la majorité des éditeurs prévoient de réduire leurs efforts sur l'optimisation pour la recherche Google traditionnelle en 2026, avec un score net de -25 lorsqu'on leur demande s'ils comptent y investir plus ou moins d'énergie.
L'émergence timide des moteurs IA
Les nouveaux acteurs comme ChatGPT et Perplexity commencent à générer du trafic vers les sites d'éditeurs, mais leurs volumes restent dérisoires. ChatGPT, qui connaît pourtant une ascension rapide depuis juillet 2024, ne représente que 0,02 % du trafic référent total. Perplexity fait encore moins bien avec 0,002 %.
Paradoxalement, malgré ces chiffres microscopiques, la plupart des éditeurs prévoient d'investir davantage dans leur distribution sur les plateformes d'IA en 2026, avec un score net très positif de 61. Cette apparente contradiction s'explique par la volonté d'anticiper l'évolution des usages et de ne pas manquer le prochain virage technologique.
Les réseaux sociaux offrent peu d'alternatives
Du côté des réseaux sociaux, les nouvelles ne sont guère plus réjouissantes. Le trafic issu de ces plateformes reste globalement stable ou en légère hausse, mais avec de fortes disparités géographiques et entre plateformes.
X affiche une croissance de 15 % du trafic référent à l'échelle mondiale en novembre, tandis que Facebook progresse de 9 %. Ces chiffres sont plus encourageants aux États-Unis, avec des hausses respectives de 29 % et 23 %. Mais en Europe, X recule de 22 % sur un an, confirmant son déclin sur le continent.
L'abandon de Facebook et X
Malgré le retour de Facebook vers les contenus d'actualité et politiques en janvier 2025 après plusieurs années de désengagement, le trafic référent depuis cette plateforme reste inférieur de 43 % à son niveau de mai 2023. X est encore plus mal loti avec une baisse de 46 % sur la même période à l'échelle mondiale.
Les éditeurs ont visiblement tiré les conclusions de cette situation : ils prévoient majoritairement de réduire leurs efforts sur Facebook et X en 2026, avec des scores nets respectifs de -23 et -52.
YouTube devient la priorité des éditeurs
Face à l'érosion du trafic search et au déclin des réseaux sociaux traditionnels, YouTube émerge comme la plateforme sur laquelle les éditeurs comptent le plus investir en 2026. Le score net d'intention d'investissement grimpe à 74, contre 52 l'année précédente.
Cette réorientation stratégique s'accompagne d'une transformation des contenus et des méthodes de travail. Selon le rapport, 76 % des dirigeants de médias prévoient d'encourager leurs équipes à adopter des comportements de créateurs, tandis que la moitié envisage de s'associer avec des créateurs pour améliorer la distribution de leurs contenus.

Repenser les priorités éditoriales
Pour s'adapter à ce nouvel environnement, les éditeurs revoient leurs priorités éditoriales. Les enquêtes originales et les reportages de terrain arrivent en tête des contenus jugés prioritaires, suivis par l'analyse contextuelle et la construction de communautés.
À l'inverse, le journalisme de service, l'actualité générale et les contenus dits « evergreen » (c’est-à-dire intemporels) sont désormais considérés comme moins stratégiques. Cette évolution marque un point de bascule : les éditeurs cherchent à se différencier par des contenus à forte valeur ajoutée que l'IA ne peut pas facilement reproduire.

Les modèles économiques en mutation
Sur le plan économique, les abonnements et les adhésions restent la priorité principale pour 76 % des éditeurs commerciaux interrogés, devant la publicité display (68 %) et le native advertising (64 %). Les événements arrivent en quatrième position avec 54 % des intentions.
Concernant les accords de licence avec les plateformes d'IA, plus des deux tiers des répondants (69 %) estiment qu'ils généreront au moins quelques revenus pour leur entreprise dans les trois prochaines années. Mais la plupart les considèrent comme une source de revenus mineure. Un cinquième des personnes interrogées n'attend aucun revenu de ces accords.
Une confiance en berne
Le climat général demeure pessimiste dans l'industrie des médias. La confiance des dirigeants dans l'avenir du journalisme continue de décliner : 60 % se déclaraient confiants en 2022, contre 41 % en 2025 et seulement 38 % début 2026.
Le rapport attribue cette morosité à plusieurs facteurs convergents :
- l'adoption de l'IA et ses conséquences sur la visibilité,
- le sentiment que les médias traditionnels perdent le contact avec certains segments de la société
- les attaques de certains responsables politiques contre le journalisme pour réduire l'examen critique de leurs actions.
Comme le souligne Nic Newman, auteur du rapport : « Les éditeurs font face à une nouvelle concurrence des moteurs de recherche IA et des navigateurs de nouvelle génération capables de résumer et remixer les contenus de manière très utile pour les audiences. Mais les plateformes technologiques ne détiennent pas toutes les cartes. L'information fiable, l'analyse experte et les points de vue restent importants pour les individus comme pour la société, particulièrement en période d'incertitude. Les grandes histoires et la touche humaine seront difficiles à répliquer pour l'IA. »







